
Body Art
Communication
Inc.
François Gauvin
Au début, vous avez craint que Big Brother n’infiltre votre intimité et découvre les moindres détails de votre existence. Il vous épiait sans cesse. Il était derrière votre téléphone mobile, vos cartes de crédit, vos titres de transport, votre compteur d’électricité et de gaz, votre GPS, vos dossiers médicaux, vos zappings télé, vos courriers électroniques, vos surfs Internet. Quand vous parliez, il vous écoutait. Quand vous vous déplaciez, il vous suivait. Il vous connaissait mieux que vos parents, vos frères et sœurs, vos amis, vos partenaires sexuels. Vous n’étiez jamais seul. Vous vous égariez ? Il vous retrouvait. Vous cherchiez quelque chose ? Il le savait avant vous et vous le trouvait. Il était la sphère infinie dont le centre n’est nulle part.
Vous pouviez réclamer ce que vous vouliez, une révolution, une nouvelle religion, un art nouveau, mais cela n’avait déjà plus vraiment d’importance. Il s’intéressait à vous, mais vous ne comptiez pas réellement : personnellement, vous étiez sans intérêt, une quantité négligeable, une gerbe de données statistiques. Vous étiez le micro-événement d’une macro-tendance économique, sociale, politique, religieuse, artistique, philosophique. C’est désespérant, pensiez-vous. Il vous fallait donc entrer en résistance. Vous vouliez vous affirmer comme une singularité cosmique. Vous vouliez le dire, l’écrire, le montrer, le démontrer.
C’est plus fort que vous. Vous devez laisser des traces de vous. C’est vous, désormais, qui demandez avidement qu’on vous suive. Cela vous procure le sentiment d’exister vraiment.
Vous publiez donc votre vie privée sur le Web. Vous destinez au plus grand nombre vos petites vérités, vos frissonnants états d’âme, vos dernières découvertes, vos belles et cruelles amours, comme autant d’amarres auxquelles vous accrochez votre histoire personnelle. Vous créez une page sur myspace.com dans l’espoir d’attirer des “visiteurs”. Vous la “personnalisez” avec un décor qui vous “ressemble”. Vous ajoutez une bande sonore pré-formatée qui vous fait vibrer et à laquelle vous vous identifiez.
Et vous assaisonnez le tout de quelques détails croustillants sur votre vie privée, sur vos orientations sexuelles ou sur votre chien (ou les deux à la fois).
Ces pages personnelles et autres blogs restent bien innocents. Mais ils montrent une vérité que personne n’avait pressentie. Vous êtes la corde tendue entre deux infinis: votre nano-intimité et l’hypermédiatisation à laquelle elle aspire. Votre territoire intime a la taille du monde et vous voulez le marquer de votre odeur. Mais il vous manque encore quelque chose. Car plus vous écrivez vos secrets sur Internet, plus vous devenez commun, interchangeable, googleisable. Vous n’êtes qu’une google-identité: une série de mots clés qui se répètent à l’infini et dans laquelle vous vous retrouvez. Vous ne pouvez exister que si vous parvenez à créer un échange vasculaire entre vous, vos mot clés et ceux des visiteurs. Vous prenez lentement conscience que vos mots, vos pensées secrètes, ne suffisent plus à prouver que votre intimité est uniquement la vôtre. Qu’allez-vous faire ?
Jouer votre dernière carte. Rendre public le saint des saints de votre existence, votre corps dans sa nudité totale. Ce ne sont plus vos pensées que vous voulez publier, mais vos chairs haletantes, vos gorges chaudes, le rythme cadencé de vos sexes, le frémissement de vos narines et de vos lèvres. Nous touchons-là à une possibilité de communication plus authentique, ou du moins sans voile, sans masque - la vérité nue?
C’est un destin de l’Occident: vous êtes condamnés à rechercher la vérité ultime dans la nudité. Votre œil commande votre pensée. La vérité ne vous apparaît vraie que si elle n’est pas couverte (en grec, vérité se dit alèthéia : « être découvert »). Vous voulez voir la nudité autant que vous voulez montrer la vôtre. Dévoiler votre corps aux yeux de tous, c’est donner la preuve en chair et en os de votre propre existence.
Il vous faut témoigner de vous-même par votre corps.
D’où le succès invraisemblable d’un site comme youporn.com. En deux clics, vous y déposez des clips pornos qui vous mettent en scène. Vous pouvez vous montrer en pleine action : branler, mouiller, bander, jouir devant un public infini. Vous pouvez aussi voir gratuitement l’intimité des autres : gros plans masturbatoires, fellations juteuses, enculades douloureuses, saphismes entortillés, triolismes complexes.
Pendant que Sophie Calle expose «coquettement sa vie intime» dans les musées, youporn.com révèle des pulsions plus authentiques. Ici, plus besoin de parler ni d’écrire, plus besoin
d’ «échanger», un râle orgasmique suffit à vous faire entendre le spasme des entrailles.
Si youporn.com commet l’attentat suprême à la pudeur, ce n’est pas tant parce qu’il ouvre un nouvel espace public, c’est bien plutôt parce qu’il pille l’industrie traditionnelle du porno. Son succès phénoménal réfute
le discours puritain des gardiens de la moralité qui parvenaient presque à nous faire croire que le porno
est avilissant, qu’il montre des images dégradantes de pauvres femmes sans le sou, condamnées à monnayer leur nudité. En réalité, on a maintenant la démonstration que c’est donnant-donnant. Si le voyeurisme fonctionne, c’est que vous êtes génétiquement programmés pour exhiber votre vie privée. Youporn.com n’est qu’une nouvelle façon de vous reproduire, de répandre votre vie intime sur le globe. Big Brother voulait s’immiscer dans votre intimité, mais il n’a jamais franchi cette frontière. Il rougit. Vous l’avez bluffé.
À suivre…
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